Chers amis,
Je suis heureux de partager ces journées tellement importantes pour vous ; je remercie le P. Pedro Castillo pour son invitation à affronter les défis de notre vie chrétienne en ce temps. Il me semble significatif que vous, jeunes venus du monde entier, vouliez le faire ensemble, parce que j’ai la conviction que nous avons besoin les uns des autres, car la communion est la manière de vivre de l’Eglise. Et c’est justement de communion dont nous avons le plus besoin aujourd’hui, avant une quelconque coordination ou organisation. Le vrai secret de l’Evangile, du message de Jésus, c’est qu’il nous apprend à former une famille et non une organisation. Je crois que le problème est avant tout la syntonie des coeurs et pas tellement les formules ou les schémas de coordination.
1.- Disciples du Seigneur dans le nouveau siècle
Un monde a pris fin : ce qu’on a appelé conventionnellement le siècle court, de 1917 à 1989, est terminé. Le monde qui se dessine à l’horizon de l’an 2000 semble différent de celui qui existait hier.
Le panorama a totalement changé avec la chute du mur de Berlin en 1989, et de façon définitive, avec l’effondrement des idéologies. Toutes ces identités du vieil ordre bipolaire ont dû être repensées tout au long des années 90 ; elles ont dû apprendre rapidement à se côtoyer au sein d’une globalisation qui se présente comme un phénomène nouveau qui domine le monde de l’économie et des relations internationales. Aujourd’hui, il est beaucoup plus difficile de s’orienter dans ce panorama mondial complexe. Le rêve d’une paix stable et durable, de la fraternité que beaucoup espéraient après la chute du mur s’est évanoui. De fait, de nombreux conflits ont éclaté. Beaucoup d’Etats, qui hier se légitimaient sur la base d’idéologies dominantes, doivent être vues aujourd’hui presque exclusivement à travers l’identité ethnique, nationale ou religieuse. La fin du communisme en Europe de l’Est a relancé de nombreuses identités nationales qui avaient été appauvries ou réprimées. La nation est revenue sur la scène européenne avec toute sa vivacité et parfois avec virulence. Tout comme la nation, le rôle public des religions a également resurgi ; celles-ci sont fréquemment utilisées comme motif de légitimation de l’identité.
Tout spécialement depuis les attentats du 11-S 2001 à New York et du 11-M 2004 à Madrid, le monde paraît toujours plus incertain. Une grande haine déambule à travers le monde. Dans beaucoup d’endroits, la rage bat son plein. Des pouvoirs obscurs, la violence et le terrorisme dominent. Et la peur se transmet très facilement ; il y a toujours un motif quelconque de craindre. Une des conséquences de ce climat de crainte, c’est qu’on finit par penser seulement au présent, à son présent et un peu plus.
Il manque une réflexion sur l’avenir. Aujourd’hui, sous la pression de ce climat d’insécurité, qui regarde l’avenir ? qui pense au futur ? Avec quels rêves les jeunes regardent-ils le lendemain ? La peur, l’égoïsme, l’insécurité nous volent l’avenir et nous enferment tous dans le présent. Il y a un grand silence face à l’avenir. Depuis le 11 septembre, nous sommes plongés dans un grand présent, comme apeurés face à ce que le lendemain peut nous réserver. Ainsi, tous se contentent de défendre le présent. Ce repli sur soi dans un monde petit, que l’on connaît mieux et qui nous fait nous sentir plus sûrs, est la situation actuelle des individus aussi bien que des pays. Les grands rêves des années 60, d’un monde plus juste et en paix, sont remplacés aujourd’hui par l’intérêt personnel, la défense du bien-être individuel ou la tranquillité de la vie. Parallèlement, il semble que les pays occidentaux ont choisi de renoncer à intervenir ou à s’inquiéter de certaines parties du monde plongées dans d’énormes problèmes, comme l’Afrique. C’est comme si certaines régions de la terre avaient disparu soudainement de la carte.
La construction même de l’Europe qui a vécu ces derniers mois des moments décisifs de son histoire, avec l’admission de nouveaux membres des pays de l’Est, court le risque d’être pensée comme une réalité fermée dans le monde ; bien plus, elle court le risque de se transformer en une cour de voisins qui discutent entre eux sans regarder au-delà de leurs quatre murs. Je crois que l’Union Européenne surtout devrait signifier la paix : paix entre les Européens qui ont lutté entre eux pendant des siècles, spécialement avec deux Guerres Mondiales qui ont ensanglanté l’Europe et ont dévoré le peuple juif avec l’Holocauste ; et, paix aussi avec d’autres groupes européens comme les gitans. Notre Union Européenne signifie finalement la paix entre Européens. Si la guerre entre Européens, survenue deux fois au cours du 20e siècle, a signifié Guerre Mondiale, aujourd’hui – et c’est là notre espérance – nous rêvons que la paix entre Européens soit une contribution décisive à la paix en dehors de nos confins.
L’universalité chrétienne
Il n’est pas besoin d’être exégète pour se rendre compte qu’un message d’universalité résonne dans les Saintes Ecritures. Ce message suscite une vision qui va au-delà des limites réduites de la vie quotidienne et du pays : il veut arriver jusqu’aux limites du monde entier. C’est le message de l’évangile. Les confins de la mission chrétienne sont les limites du monde entier, comme on peut déduire des paroles de Jésus dans l’Evangile de Marc « Allez dans le monde entier, proclamez l’Evangile à toute la création » (Mc 16, 15). Dans l’Evangile de Matthieu, la même invitation résonne avec les paroles suivantes : « Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit » (Mt 28,19). Dans ce passage de l’évangile les nations se trouvent englobées dans la mission chrétienne universelle.
Je crois que le grand problème du présent est de vivre la passion de l’universel dans nos communautés. Le dialogue acquiert une valeur très spéciale dans ce monde globalisé sans frontières dans lequel les frontières renaissent, comme un reflet, pour défendre des mondes et des civilisations. Cette vision universelle peut être celle des communautés chrétiennes. Il n’est pas besoin d’être une grande communauté pour rêver grand. Une petite communauté peut également se mesurer aux horizons du monde, vivre son lien avec le monde entier et participer activement à la mission de l’Eglise. Il faut que nos communautés s’habituent à penser avec le monde pour horizon. Parfois, il me semble constater un recul vers les horizons locaux, comme une territorialisation de l’Eglise qui dans certains cas risque de devenir ethnique. L’Eglise locale n’est pas une communauté provinciale. Dans l’Eglise, cette passion universelle se vit également pour ceux qui sont loin, pour ceux qu’on ne connaît pas, pour les mondes hostiles ou difficiles. C’est le grand défi de ne pas aimer seulement ceux qu’on connaît, ceux qui nous aiment, ceux qui nous saluent, ceux qui nous reconnaissent… Voilà le défi que la Communauté de Sant’Egidio s’est choisi dès le début. Un défi qui a modelé notre histoire, différente d’un programme élaboré à l’origine et exécuté au fil des ans ; c’est l’histoire d’un questionnement constant face aux questions des hommes et de l’histoire, en répondant avec la force et les paroles que nous donne l’Evangile, toujours avec une question personnelle dans le cœur : et moi, qu’est-ce que je peux faire ? Car nous sommes tous convaincus que le Seigneur parle à chacun de nous parce que chacun a son charisme, son propre don, pour rendre présent le Règne de Dieu sur cette terre.
La Communauté de Sant’Egidio est une communauté de laïcs née en 1968, dans le climat du post-concile et dans le milieu universitaire, et qui dès ses origines s’est fixé comme principale préoccupation l’écoute et la transmission de l’Evangile. Sant’Egidio est née dans un climat de grande effervescence sociale, de grands désirs de changement et d’authenticité, spécialement dans le monde juvénile. C’était l’ambiance de la révolte estudiantine encline à la politique marxiste, une période de primauté de la politique. Dans ce climat, Sant’Egidio a découvert la primatie de l’Evangile dans toutes ses dimensions. Les pères du Concile encourageaient les jeunes en ces termes: « Nous vous exhortons, chers jeunes, à ouvrir votre cœur aux dimensions du monde, à écouter vos frères et à mettre avec entrain vos énergies à leur disposition ». Dans ce contexte, Andrea Riccardi, alors jeune étudiant et aujourd’hui professeur d’Histoire Contemporaine à l’Université III de Rome, fonde Sant’Egidio avec la profonde conviction que seuls des hommes et des femmes nouveaux peuvent construire un monde nouveau, et que l’Evangile est la Parole qui peut, de l’intérieur, renouveler les hommes et les femmes.
Notre christianisme a traversé un siècle difficile, le siècle le plus sécularisé de la longue histoire chrétienne. Ce siècle a été bien différent des autres. Au commencement de ce siècle et tout au long de ces décennies, beaucoup prévoyaient une « mort du christianisme » ou sa permanence résiduelle face à un progrès irrésistible de la sécularisation des cœurs, des esprits et de la vie civile. Ces prévisions se basaient sur les difficultés du christianisme, sur sa marginalisation douce ou violente. Le christianisme n’est pas mort, comme nous le voyons aujourd’hui, bien que nous portions tous les signes d’une traversée difficile. La majorité des nouveaux mouvements de laïcs sont nés dans la seconde moitié du siècle. La Communauté de Sant’Egidio surgit en 1968, quand l’Occident vivait le rêve, quelque peu convulsé, d’une révolution.
Ce fut pour nous comme un silence rompu par la Parole de Dieu. C’était le commencement d’une marche au cours de laquelle nous pouvons dire que la Parole de Dieu a été la lampe sur nos pas qui nous a amenés à découvrir notre vocation.
Face au grand changement historique qui s’était produit après la chute du mur de Berlin en 1989, le Père Men, prêtre orthodoxe russe assassiné en 1990, disait : « Le christianisme n’a fait que commencer ! » La même année, Redemptoris Missio affirmait que la mission de l’Eglise était encore à ses débuts. Ces affirmations semblent être purement rhétoriques face au christianisme qui a célébré le bimillénaire de la naissance du Christ. Voilà pourquoi il est important de prendre au sérieux le moment historique que nous sommes en train de vivre pour nous rendre compte de la valeur de ce « nouveau commencement ».
Le christianisme n’est pas mort dans la traversée difficile du siècle le plus sécularisé de l’histoire. Unamuno a parlé de l’ « agonie du christianisme ». Mais il ne parlait pas de sa mort, sinon d’une nouvelle situation de lutte. La situation du christianisme contemporain est celle d’une agonie, non pas de mort mais de lutte, et de lutte dans le sens de l’apôtre Paul. La vie chrétienne n’a sans doute jamais été facile, mais elle assume en ce temps le caractère d’une lutte pour transmettre l’Evangile, d’une lutte douce mais forte. La transmission de l’Evangile exprime également cette lutte dans un monde dans lequel même les terres de l’ancienne chrétienté n’ont pas de modèles sûrs qui transmettent la foi chrétienne dans la société.
Je crois qu’il faut considérer le moment historique que nous vivons comme l’occasion de penser à un « nouveau commencement » du christianisme, en se rappelant les mots du Père Men. Bien sûr, ce commencement doit être compris dans le sens profond de la vie chrétienne, dans lequel la continuité, la fidélité et la tradition s’unissent au nouveau, tout comme le scribe sage de l’Evangile, capable d’obtenir de son trésor des choses nouvelles et anciennes.
Il reste encore beaucoup à découvrir dans le trésor de la foi. Le « nouveau commencement » n’est autre chose que l’affirmation d’une dimension missionnaire et communicative dans toute la vie de l’Eglise et dans l’existence du chrétien. Cette communicabilité présuppose une vie chrétienne profonde, enracinée dans la foi, spirituellement mature. C’est concevoir toute l’existence chrétienne et toute la vie de l’Eglise dans le cadre de la mission. Pour cela, il faut partir de la conscience qu’a le chrétien d’être un disciple : la spiritualité et la théologie du disciple sont des thèmes sur lesquels il faudrait insister car un chrétien ne doit jamais cesser d’écouter et de transmettre en même temps. Le langage, comme la majeure partie des choses, change au fil des ans, mais à chaque génération, à chaque étape de la vie, il faut proposer à nouveau le chemin de la foi. Cette tâche requiert des chrétiens missionnaires.
2.- Sel de la terre et lumière du monde
Les nouveaux horizons du monde contemporain parlent d’un nouveau commencement. L’Evangile de Matthieu raconte qu’un jour Jésus appelle ses disciples et leur dit : « J’ai pitié de la foule » (Mt 15,32). Ce sont les mots que Jésus prononce face aux gens qui le suivaient depuis trois jours et qui n’avaient rien à manger. Un nouveau commencement nous demande de revenir aux côtés de Jésus, qui se retrouve face aux gens. Et les gens, ce sont les foules du monde contemporain, pas seulement les foules des grandes manifestations de masse mais aussi les foules des processus de globalisation, des images retransmises par la télévision, des modèles de vie et des tourbillons compliqués de ce temps.
Un nouveau commencement nous appelle à revenir ensemble vers les apôtres et les autres disciples, aux côtés des femmes, face aux foules. L’expression de la compassion de Jésus dans l’Evangile de Matthieu a toujours profondément ému la Communauté de Sant’Egidio : « A la vue des foules il en eut pitié, car ces gens étaient las et prostrés comme des brebis qui n’ont pas de berger » (Mt 9,36). Ce passage de l’Evangile est l’un des premiers textes sur lesquels nous avons commencé à réfléchir. Ce temps nous conduit aux côtés de Jésus et à sa pitié pour les gens, beaucoup plus ample que nos sentiments de responsabilité, que notre engagement, que nos projets, que notre sens du devoir, que notre organisation.
Le panorama que voyaient Jésus et ses disciples, hommes et femmes, est différent de l’actuel, mais aujourd’hui aussi les foules sont fatiguées et découragées « comme des brebis qui n’ont pas de berger ». Le monde a perdu le berger dans l’histoire d’une culture individualiste en même temps qu’il a perdu ses points de référence. Mais le monde a également perdu un berger dans la chute des grandes utopies et des messianismes intenses, qui avaient assumé un rôle de guide dans la vie et dans l’activité de beaucoup de personnes. Au fond, l’espérance de beaucoup avait été idéologisée et politisée. Cette espérance a maintenant disparu avec les idéologies et les politiques. Le monde a perdu le berger dans les longs et tortueux parcours de la psychologie alors qu’il cherchait une solution pour sa vie ; il a perdu le berger dans cette loi du vécu de chaque jour qui consiste en l’amour de soi-même, considéré comme le meilleur gardien de notre existence. Le monde a perdu le berger….
Dans l’Evangile de Matthieu justement, lors de la première multiplication des pains, les disciples manifestent à Jésus leur modestie et le sentiment de leur limite. Comme nous le savons, ils lui disent: « L’endroit est désert et l’heure est déjà passée ; renvoie donc les foules afin qu’ils aillent dans les villages s’acheter de la nourriture. » (Mt 14, 15). Les disciples sont convaincus qu’ils ne peuvent pas porter la responsabilité de cette foule et, sur l’insistance de Jésus, ils répondent en affirmant leur impuissance et leur pauvreté : « Nous n’avons ici que cinq pains et deux poissons » (14, 17). De façon significative et malgré leur expérience antérieure, les disciples auront la même réaction au moment de la seconde multiplication des pains : « Où prendrons-nous, dans un désert, assez de pains pour rassasier une telle foule ? » (Mt 15, 33). La première fois n’avait pas suffi. Au début de cet épisode justement, Jésus avait confié à ses disciples: « J’ai pitié de la foule…» (15, 32).
Dès le début, au coeur même du commencement, dans tout commencement, la disparité entre le grand devoir et les énergies des disciples se manifeste de façon évidente. C’est une situation de commencement que les chrétiens, en certaines occasions, ont négligé par leur présomption d’omnipotence. Mais la disparité entre la grandeur du devoir et les énergies propres est claire et évidente dans tout commencement et en tout temps. C’est aussi la situation des chrétiens aujourd’hui. La commotion du Seigneur est réellement grande, beaucoup plus grande que toute action des Eglises. Nous devons toujours y revenir. Le point de départ n’est pas nous-mêmes, nos projets, nos institutions ; le point de départ, source de l’espérance, c’est plutôt la commotion du Seigneur pour les foules.
La solidarité concrète envers les pauvres est un aspect essentiel que vit toute Communauté de Sant’Egidio, et je suis très content de m’adresser à une partie de la famille de Saint Vincent de Paul qui appartient à cette grande histoire d’hommes et de femmes qui ont mis les pauvres au centre de leurs vies. La parabole du bon samaritain (Lc 10, 25-37) est une belle icône de la rencontre avec les pauvres. Il est d’autant plus significatif qu’il est tout proche du passage de Marthe et de Marie, ce qui évoque un lien profond entre la prière et le service des pauvres, comme les deux faces de la monnaie de la vie d’un chrétien. Comme le laisse entendre la parabole, le plus important dans cette rencontre est son caractère concret et personnel. La rencontre avec le pauvre n’est pas pour nous une de nos activités « planifiées » dans le calendrier du jour, mais une rencontre personnelle qui émeut et invite à la compassion et à la miséricorde. A la lumière de la parabole, nous comprenons la valeur de certains gestes qui, malgré leur simplicité, cachent un grand trésor de sagesse et de miséricorde évangéliques.
Tout au long de ces années, les pauvres sont devenus nos frères et sœurs : à Sant’Egidio, ils sont considérés comme une partie de notre famille, comme nos parents et nos amis. Cela se fait sentir aussi bien à travers les services de la Communauté qu’à travers l’attention personnelle à chacun d’eux. Je ne parlerai pas des oeuvres de charité en faveur des pauvres qui sont le ciment de la vie et de l’activité des membres de Sant’Egidio. Je dirai cependant que les pauvres sont évangélisés de façons diverses. L’amour pour les pauvres démontre, tout au moins nous le croyons, l’universalité de notre amour. Nous sentons que cette image de l’évangile dans laquelle les disciples et Jésus se voient entourés d’une multitude de personnes dans le besoin, de pauvres, de lépreux, se reproduit dans notre vie. Etre sanctuaire de l’Evangile, c’est être aussi sanctuaire de la charité.
Jean Paul II nous a dit : « votre petite communauté des débuts n’a admis aucune limite, sinon celle de la charité ». Au cours des années, les limites de la charité se sont élargies. Elles arrivent jusqu’aux villes européennes, où un vieillard ou un malade du SIDA ne meurent plus seuls sinon accompagnés d’une personne qui leur tend la main. Elles arrivent jusqu’à nos maisons de retraite, dans cette lutte contre l’abandon, phénomène pervers de nos villes. Elles arrivent aussi jusque dans les prisons africaines, les camps de réfugiés du Kosovo, l’hôpital de Guinée Bissau... Chaque membre de Sant’Egidio a au moins un pauvre comme ami. Nous ne nous considérons pas comme des spécialistes dans un travail ou dans l’autre ; cependant, nous sommes sûrs du fait que notre vie chrétienne ne serait pas universelle sans les pauvres.
Grâce aux moyens actuels, beaucoup de pauvretés éloignées sont devenues proches. Le chemin de Jérusalem à Jéricho que parcourait le bon samaritain est devenu aujourd’hui le monde entier. La contemplation des pauvretés lointaines nous a interpellés et est devenue un défi de plus pour la charité.
Les chrétiens – il suffit pour cela de penser aux Papes du 20e siècle – sont toujours plus sensibles à la guerre comme manifestation du mal profond de l’histoire. La guerre rend pauvres les pays riches, et pour les pauvres, elle est la mère de toutes les pauvretés. En 1989, avec la fin de la guerre froide, nous avons rêvé qu’il serait possible d’inaugurer une saison de paix et de mettre fin à de nombreux conflits. Mais il n’en a pas été ainsi. Dans la décade de 1990 à 2000, il y a eu cinq millions de morts et six millions de blessés de guerre. La guerre continue d’empoisonner la vie de beaucoup de peuples. Aujourd’hui, on compte 32 guerres ouvertes et cinq en suspens. Mais peut-être qu’il y en a une de grandes proportions à l’horizon, bien que nous espérions encore qu’elle puisse trouver une solution pacifique.
Il existe de plus la réalité de la guerre diffuse dans un monde où, avec l’aide de tant d’armes, et d’armes terribles, beaucoup peuvent faire la guerre ou utiliser la violence pour s’affirmer ou vivre tout simplement. La sombre menace du terrorisme, des terrorismes, tient le monde en échec. A ces hauteurs, il est facile d’avoir recours à la violence pour tout. La guerre diffuse est la réalité de notre temps.
Aux guerres ouvertes, à l’utilisation normale de la violence, s’ajoute ce que l’ex directeur général du Fonds Monétaire International, Michel Camdessus, appelle « la violence de l’économie ». Ghandi disait que « la pauvreté est la pire violence faite aux pauvres ». Je ne veux pas répéter ce rosaire de chiffres qu’il serait peut-être toujours bon de rappeler. L’avenir sera toujours plus marqué par la pauvreté. On prévoit que la population mondiale augmentera de deux milliards de personnes au cours des 25 prochaines années, plus de 90% d’entre elles naîtront dans les pays pauvres. Certaines régions du monde, comme l’Afrique subsaharienne, n’arrivent plus à contenir la pauvreté croissante. De cette « violence de l’économie » naissent les voyages de l’espérance, représentés par l’émigration du Sud du monde vers les Etats-Unis ou l’Europe en vue d’atteindre le monde du bien-être, ainsi que la polarisation croissante entre les riches du Nord et les pauvres du Sud et la fragilité de nombreux systèmes politiques, car démocratie et pauvreté ne vont pas de pair.
Et puis, le drame du Sida qui brûle tant d’espérances d’avenir et qui fait vivre en mourant. Nous devons faire face aux 36 millions de malades, dont 26 se trouvent en Afrique, 6 dans le sud-est asiatique ; 1,4 en Amérique Latine ; 540.000 en Europe occidentale, 700.000 en Europe de l’Est et en Asie centrale, et 920.000 en Amérique du Nord. 70% des personnes infectées sont africaines. Au Mozambique, où la Communauté a un projet de soin du Sida qui englobe déjà 9 autres pays africains, l’espérance de vie à la naissance est passée de 40 ans (en 1992) à 32 ans en 2002. Une vraie dilapidation de vies humaines et d’espérances. Mais aujourd’hui, on ne meurt plus du Sida ! Il s’agit seulement d’acquérir les médicaments et de gérer le traitement. Pour cela, il faut un grand effort qui sauvera des vies humaines et l’espérance de pays entiers.
Nous vivons aujourd’hui une situation dans laquelle tout se voit et tout peut se savoir à distance, bien que les moyens de communication fassent leurs sélections et qu’il y ait certaines guerres dans les vitrines et d’autres oubliées. Mais, face à cette grande quantité d’information et au contact des situations de conflit, le sentiment d’impuissance grandit souvent chez les chrétiens. Que pouvons-nous faire avec nos faibles forces ? Comment assumer des problèmes tellement grands et tellement lointains ? Je crois surtout que les communautés chrétiennes sont un espace où il ne peut y avoir de résignation face à l’inévitabilité de la guerre, comme le fait une bonne partie de notre culture. De fait, il y a une vraie culture de la violence qui éduque des générations entières.
La prière et l’invocation pour la paix sont la première expression du fait que nous ne nous résignons pas à la violence. Il faut croire en la force de la prière qui, selon ce que nous a dit le Seigneur Jésus, peut déplacer des montagnes, et même les montagnes de la haine et de la violence. Nous ne nous résignons pas au fait que la guerre soit la compagnie inévitable de nombreux peuples, ou qu’elle soit une nécessité récurrente des relations internationales.
Nous nous retrouvons dans un temps dans lequel beaucoup peuvent faire la guerre ; il en est ainsi des mafias, des guérillas et des groupes ethniques de toutes sortes. Mais n’est-ce pas également un temps pendant lequel nous pouvons tous travailler pour la paix ? Pour nous, l’histoire d’amitié avec le Mozambique a constitué une vraie révélation de la force de la paix présente dans la vie des chrétiens. Le Mozambique, dernier pays africain à proclamer son indépendance en 1975, a commencé ensuite une cruelle guerre civile qui a duré 16 ans et a produit un million de morts et plus de 3 millions de déplacés. Dès le début, la Communauté de Sant’Egidio a vécu une solidarité spéciale envers ce pays, à travers l’envoi d’aides humanitaires de diverses sortes. Cependant, nous avons peu à peu pris conscience du fait que la guerre est la mère de toute la pauvreté du pays, et nous avons commencé à travailler en faveur de la paix. Ainsi, en appliquant le principe de sagesse du pape Jean XXIII, chercher ce qui unit plutôt que ce qui divise afin de réconcilier les parties opposées, nous avons pu mettre fin à cette guerre africaine oubliée et générer une paix qui a été signée le 4 octobre 1992. L’expérience du Mozambique a fait mûrir en nous la conscience du fait que les croyants peuvent contribuer à la paix beaucoup plus que ceux qu’ils croient parfois. Nous avons par la suite continué à travailler pour la paix de différentes façons, surtout en Afrique, où la guerre et la guerre diffuse sont devenues une situation endémique dans beaucoup de régions. Nous ne devons pas oublier que le travail en faveur de la paix est possible, surtout pour bloquer sur le terrain l’augmentation des conflits.
De l’invocation pour la paix à l’éducation à la paix, au travail pour la réconciliation, il faut lutter contre la guerre à tous les niveaux. « La guerre est satanique », disait un ancien pape médiéval du 9e siècle, Nicolas I. C’est un démon qui déchire la vie des peuples, comme le faisait ce démon avec le jeune épileptique que les disciples de Jésus n’étaient pas capables de guérir. De fait, le Maître leur dit que de tels démons ne peuvent être expulsés que par la prière et le jeûne. Je crois que nous devons être aujourd’hui reconnaissants du fait que l’Eglise est un témoignage de paix. La Communauté de Sant’Egidio organise chaque 1er janvier dans le monde entier, des marches en faveur de la paix en solidarité avec le message de paix du Pape. Malgré leur fragilité, ces marches constituent des prophéties de paix dans le monde contemporain. Cette prophétie doit être vécue à tous les niveaux et réunir ensemble laïcs et religieux.
Les conflits augmentent avec force et cherchent des justifications idéologiques. Nous avons assisté à la fin du marxisme et à l’usure des utopies, instruments utilisés également pour combattre. Aujourd’hui, la religion est proposée comme une idéologie de lutte. Nous l’avons vu dans les Balkans. Nous le voyons dans le monde islamique. En 1996, le livre de l’Américain Samuel Huntington, Le choc des civilisations et le nouvel ordre mondial, a été publié. Il indiquait ce que beaucoup voulaient entendre. Selon cet auteur, le monde s’articule en différents blocs de civilisations (la chinoise, la japonaise, l’hindou, l’islamique, l’occidentale, la latino-américaine et la slave orthodoxe) : chaque civilisation a une religion de référence. C’est une représentation qui a suscité de nombreuses discussions mais que beaucoup attendaient au fond. Ce n’est pas par hasard que ce livre a été traduit à l’arabe et qu’il a eu une grande diffusion dans le monde musulman justement.
Le 11 septembre 2001 et le 11 mars dernier à Madrid ont semblé confirmer la thèse de Huntington : qu’il existe un choc entre le monde islamique et l’Occident. Le choc de civilisations est inévitable et il faut s’y préparer : beaucoup de parties opinent ainsi. Dans son livre, La rage et l’orgueil, qui a eu un succès incroyable de ventes, la journaliste italienne Oriana Fallaci, tout en parlant de sa condition d’athée, exhorte les occidentaux à défendre le christianisme face à l’Islam agressif, spécialement des immigrants, et à se préparer pour le dur choc avec le monde musulman. Oriana Fallaci voit dans les traits des musulmans émigrant en Europe l’expansion islamique qui veut détruire l’identité chrétienne et occidentale des pays du Nord : « Malgré mon laïcisme, tout mon athéisme –écrit-elle – je suis pétrie dans une culture catholique qui fait partie de ma manière de m’exprimer… Bien que je n’aie jamais pardonné les infamies que le catholicisme m’a imposées pendant des siècles (en commençant par l’Inquisition...), bien que je ne sois pas d’accord avec les prêtres et que je n’aie que faire des prières, le son des cloches m’enchante ». La tendance est d’identifier le christianisme avec l’Occident et de l’opposer à l’Islam.
La logique du choc de civilisations entre l’Occident chrétien et l’Islam ne peut être la nôtre. En réalité, plus qu’un choc de civilisations, nous faisons face à un processus dans lequel toutes les identités, nationales, religieuses, culturelles ou ethniques, sont restructurées dans la confrontation propre au processus de globalisation. Cela génère souvent des confrontations, des chocs et même des conflits. De façon paradoxale, le processus de globalisation ne conduit pas tous à une sorte de cosmopolitisme, sinon qu’il engendre de fortes réactions d’identité qui utilisent également les religions. C’est là que se situe l’histoire de nombreux fondamentalismes, dont l’islamique (qui n’est pas le seul, car il suffirait de penser au fondamentalisme hindouiste, juif et même chrétien...).
Nos communautés religieuses, nos mouvements laïcs, ont une dimension universelle : ils embrassent des personnes de langues et de nationalités différentes ; ils expriment l’universalité de notre Eglise et sa catholicité. Ils sont un signe, que nous sommes appelés à valoriser, du dépassement des nationalismes et des ethnocentrismes : ils sont l’expression d’une civilisation de la vie en commun entre des personnes différentes à partir de la communion de la foi. Soyons attentifs aux situations dans lesquelles des éléments d’ethnocentrisme et de nationalisme sont introduits dans nos milieux, au nom de la défense d’une culture. Souvent, nous nous enfermons dans l’ethnocentrisme ou dans le nationalisme, sans nous inquiéter de ce que nous sommes au sein d’un monde globalisé.
Je pense que dans un monde marqué par les conflits de civilisations et d’identités ou par les guerres, entre les nouvelles frontières et les nouvelles incompréhensions, les religieux et les mouvements de laïcs, sont un signe d’unité. Notre avenir, dans ce monde globalisé, est de réaliser une vraie civilisation de la vie en commun, libre du germe dangereux de la purification ethnique ou de la folie de construire des sociétés homogènes et entre égaux, fermées à ceux qui sont différents. Quelle alternative y a-t-il à la civilisation de la vie en commun ? Dans nos communautés, dispersées à travers le monde entier, nous vivons une mondialité spéciale, l’intérêt pour le lointain aussi. Nous sommes un témoignage convaincant de la manière de vivre la globalisation comme une ouverture aux autres, comme un sens de responsabilité plus diffus… Avoir des communautés, des frères dans toutes les parties du monde, doit nous amener à sentir ces parties, spécialement celles qui souffrent, comme des membres de notre famille : en définitive, le développement d’une sensibilité plus universelle à travers l’information et une solidarité envers nos frères qui vivent des situations de difficulté et de souffrance.
En ce sens, le christianisme va plus loin que l’Occident, bien qu’on ne puisse nier qu’elle ait en Europe plusieurs de ses racines. Nos mondes religieux sont appelés à vivre le défi de la mondialisation en réalisant une globalisation différente, celle de la foi et de l’amour. Nos communautés qui embrassent des gens du Nord et du Sud, orientaux et occidentaux, montrent comment on doit et comment on peut vivre ensemble, en ayant dans le cœur plusieurs parties du monde. Dans notre petitesse, nous vivons concrètement la civilisation de la vie en commun. Nos communautés offrent une réponse vécue à l’angoissante question que se pose l’Europe avec l’immigration, mais aussi à celle que se pose l’Afrique avec les ethnies différentes ou la Russie : comment pourrons-nous vivre ensemble ? Il faut trouver des mots et des comportements pour montrer qu’il est possible de vivre ensemble à l’échelle mondiale, au-delà des nombreuses barrières. Les nouvelles que nous recevons des communautés réveillent en nos coeurs l’intérêt pour la manière de vivre et de travailler de nos frères et sœurs à des millions de kilomètres. D’où le fait que Sant’Egidio a une seule page Web pour tous, site où arrivent les nouvelles de toutes les communautés. Ce sont des gestes importants et significatifs pour vivre l’unité dans la diversité, la proximité de cœur dans la distance physique.
3.- La force faible de l’Evangile
Dans n’importe quelle partie du monde, la première œuvre de la Communauté de Sant’Egidio est la prière personnelle et communautaire. C’est vivre la centralité de la Parole de Dieu dans la vie. Ecouter cette Parole, c’est écouter l’ancienne invitation de Jésus à devenir ses disciples, invitation qui s’adresse à toutes les générations. C’est l’invitation à se convertir, à cesser de vivre seulement pour soi et à commencer, avec liberté, à être les instruments d’un amour plus grand, surtout envers les plus pauvres. L’écoute de l’Evangile est une prémisse pour pouvoir aimer le monde, les hommes et les femmes de ce monde, pour que chacun tire le meilleur de soi. Ecouter et vivre la Parole de Dieu comme la chose la plus importante de la vie signifie accepter de ne pas se suivre soi-même sinon de suivre Jésus. Le passage de l’Evangile de Luc qui présente Marthe et Marie (Lc 10, 38-42) illustre bien la nécessité de cette primatie de la Parole de Dieu dans la vie. L’écoute de la Parole nous permet et nous demande de changer, d’être différents de ce que nous sommes. C’est écouter une Parole qui invite à vivre un grand amour dans la vie. La prière est un acte de solidarité, un moment pour embrasser le monde entier, les besoins de tous les hommes et de toutes les femmes, et même ceux que nous ne pouvons pas toucher avec nos mains.
La Parole de Dieu grandit dans notre vie, fait vivre et dilate notre cœur dans un monde dans lequel on vit sans cœur. Un évêque de Rome, Grégoire le Grand, disait en commentant Ezéchiel : « Les oracles divins grandissent avec ceux qui les lisent ; de fait, on les comprend d’autant plus profondément qu’on prête une plus grande attention à ceux à qui ils s’adressent ». La Parole de Dieu a des choses nouvelles à dire dans les différentes saisons de la vie humaine et de celle du monde. Face à la complexité des défis du lendemain, nous sommes appelés à nous enraciner dans la Parole de Dieu et à renouveler notre prière.
Mais notre prière personnelle naît et se situe dans la prière commune. Dans notre monde, on prie très peu et mal ensemble. Je pense que beaucoup de messes se réduisent à de continuelles explications, où le mystère de la présence de Dieu n’est pas célébré. Je pense à tant de prédications à propos desquelles un auteur italien, Carlo Bo, a écrit : « l’homélie dominicale, supplice des fidèles ». Ici, nos communautés, laïques et religieuses, ont une force simple : celle d’être deux ou trois réunis au nom du Seigneur. Face à un monde complexe, nous devons faire de nos communautés des lieux de prière dans lesquels nous trouvons l’orientation de notre vie, mais aussi des lieux à offrir à beaucoup d’hommes et de femmes désorientés qui vivent autour de nous. C’est la Parole de Dieu qui répond à la désorientation et à la peur : « Ne craignez point, je sais que vous cherchez Jésus, le Crucifié » (Mt 28, 5).
Une des expériences qui caractérisent le plus la Communauté de Sant’Egidio, c’est celle d’une prière dans une ville ouverte à tous. Prier ensemble dilate notre coeur et, en même temps, aide beaucoup à vivre et à prier. Pour nous, la liturgie et la prière sont le vrai coeur de la communauté, ouvert à tous ceux qui cherchent.
Que nos communautés aient avant tout et toujours le visage et le cœur de la prière ! Toute petite communauté, religieuse ou laïque, peut être une aide pour que les gens prient, dans la mesure où nous savons les accueillir, et je dirais, les attirer. Le père Travrion, qui a passé plusieurs années de sa vie religieuse clandestine en Russie et qui a eu la joie de pouvoir terminer sa vie parmi des moines après le gulag soviétique, disait : « Si nous ne montrons pas la beauté, les gens ne viendront pas avec nous ». C’est la beauté de la prière. Je pense que les communautés religieuses et les communautés laïques peuvent vivre une belle prière commune et avoir des lieux de prière attrayants. Mais pour cela, de temps à autre, il nous faut rompre avec nos coutumes. Trop de différences entre contemplatifs et actifs, entre laïcs et religieux, nous distraient du fait que nous avons besoin de prier pour vivre l’avenir comme chrétiens et comme hommes, du fait que l’Eglise d’aujourd’hui doit offrir des espaces d’invocation dans le cœur de nos villes une liturgie belle et éloquente. La liturgie et la prière sont une grande source d’amour qui permet d’avoir une identité chrétienne bien enracinée et de l’audace pour vivre.
La première façon de vivre cette mission qui est la nôtre consiste à être des communautés liturgiques et de prière. La peur, le sentiment d’impuissance et l’angoisse trouvent dans la liturgie et dans l’écoute de la Parole de Dieu le port serein de la mission, pour pouvoir aller plus loin. Surtout pour que nous puissions nous libérer de ce pessimisme qui domine de temps à autre non seulement dans nos milieux mais aussi chez beaucoup de personnes. C’est le pessimisme de se sentir peu nombreux, inadéquats, vieillis et prisonniers de son histoire. Il est toujours possible de trouver des motifs pour fonder le pessimisme, mais c’est une réalité qui nous emprisonne.
La mission est la meilleure manière d’être de l’Eglise dans le monde contemporain. Mais il n’est pas facile de la vivre quand nos institutions sont parfois protectrices et absorbantes avec ses problèmes qui ne nous laissent pas sortir dans la rue. Voilà pourquoi le problème est aussi que la vie du chrétien soit une existence communicative en contact avec les autres, dans la rue, et surtout qu’elle n’oublie pas de transmettre l’Evangile.
La mission, c’est transmettre une bonne nouvelle à un autre. Nos communautés se sentent-elles capables de transmettre quelque chose ? Que puis-je te donner ? C’est la question de Pierre et de Jean face à l’infirme de la porte du Temple appelée la Belle. La transmission de l’Evangile aide l’homme à cheminer en toute liberté. Dans le climat de Pentecôte, la transmission de l’Evangile à l’infirme montre comment les apôtres répondent avec ce qu’ils ont à un homme qui demande l’aumône : « De l’argent et de l’or, je n’en ai pas, mais ce que j’ai, je te le donne : au nom de Jésus Christ le Nazôréen, marche ! » C’est le nom de Jésus communiqué qui le fait marcher. Cet homme recommence à marcher et se met à louer Dieu. C’est le nom de Jésus que doivent transmettre les disciples.
De plus, cette transmission se réalise au sein d’une relation personnelle. Pierre ainsi que Jean fixent les yeux sur lui et lui demandent de les regarder. Ensuite, Pierre le saisit par la main droite et le relève. Il le touche et le soutient. Et le malade recommence à marcher alors que de ses lèvres jaillit la louange du Seigneur. Il est impossible de ne pas noter que, dans ce cas aussi, la transmission de l’Evangile a lieu d’homme à homme, dans cette incontournable relation personnelle, de cœur à cœur, d’yeux à yeux, de main à main, dans laquelle se déroule la mission chrétienne. Ce n’est pas un texte, un message, une proclamation… On peut utiliser toutes sortes d’instruments, mais rien ne peut remplacer la rencontre entre deux hommes autour du nom du Seigneur. L’histoire de la transmission de l’Evangile est l’histoire de rencontres entre des hommes. C’est l’histoire d’une communauté qui se sent entièrement missionnaire, mais aussi c’est l’expérience d’hommes et de femmes qui choisissent personnellement, avec leur vie, le chemin de la mission, qui décident de dépenser leur vie pour l’Evangile. C’est l’histoire de témoins concrets dans la vie.
On croyait que le 20e siècle aurait détruit la religion et que le 21e siècle serait un siècle dans lequel la religion n’occuperait qu’un espace résiduel. Dans un monde dans lequel tout est marché, les religions sont également entrées dans le marché. Pourquoi dis-je cela en parlant justement de la transmission de l’Evangile ? Il me semble que nous sommes tous conscients de la manière dont, justement dans les milieux ayant le plus de difficultés (de la Russie à l’Afrique ou à l’Amérique Latine, mais aussi parmi les émigrants), se développent des sectes qui ajoutent et qui proposent de façon tangible et sensible une expérience de bien-être religieux. Elles proposent surtout un christianisme (si l’on peut encore parler de christianisme) dégagé d’une conscience sociale, individualiste bien que communautaire, qui conduit à une fragmentation ultérieure du monde chrétien et de l’Eglise. Je pense que ce thème doit nous faire réfléchir plus en profondeur. Cette constatation nous stimule peut-être à un sens plus profond et diffus de la mission ; elle nous pousse peut-être à nous rendre compte que ce défi exige que l’Eglise assume des formes plus familières, moins institutionnelles, moins difficiles et moins codifiées.
Cependant, en même temps, le 20e siècle, dans sa complexité, a été le siècle le plus missionnaire de l’histoire. Ce n’est pas par hasard que le siècle qui a pris fin a été le siècle des martyrs, de beaucoup de chrétiens, hommes et femmes, religieux et laïcs qui, au milieu de la violence et de la barbarie, ont préféré sauver l’humanité plutôt que sauver leurs propres vies. Il y a un héritage de ces nouveaux martyrs du 20e siècle qui doit encore être lu et accueilli. Cet héritage nous montre quelle est la vocation des chrétiens du troisième millénaire. Il nous révèle cette force pacifique que les chrétiens ont su manifester dans des situations de fragilité.
Sous la violence de la persécution communiste, soviétique, européenne ou asiatique; sous la violence du nazisme, sous celle des autres religions, en transmettant l’Evangile en qualité de missionnaire, dans la crise de l’Afrique indépendante, frappés par le laïcisme, par la charité, par la justice, aux mains des mafias et du terrorisme, ou touchés par la violence physique, des milliers d’hommes et de femmes croyants sont tombés à cause de leur témoignage chrétien. Martin Luther King disait en 1960 : « Au milieu des dangers qui m’entourent j’ai senti la paix intérieure et j’ai connu les recours de force que Dieu seul peut donner ». Le témoignage des nouveaux martyrs est révélateur, non seulement de la pression du mal dans l’histoire et sur les croyants, mais aussi de la force profonde des chrétiens, d’hommes et de femmes faibles qui ont résisté jusqu’au bout avec un comportement humain, qui n’ont pas abandonné leurs fidèles, les pauvres et leur foi pour sauver leurs vies. La proposition qui est faite de façon ironique à Jésus aussi est celle d’abandonner : « Sauve-toi toi-même, si tu es fils de Dieu, et descends de la croix ! » (Mt 27, 40).
Voilà pourquoi la Communauté de Sant’Egidio a voulu, avec l’accord du Pape, dédier la Basilique de Saint Barthélemy de Rome à la mémoire des nouveaux martyrs du 20e siècle, et Mgr Vincenzo Paglia, évêque de Sant’Egidio, est le défenseur de la cause de béatification de Mgr Romero. Ceci est pour nous tous, plongés dans nos faiblesses, le rappel de la force de la foi, force humble que nous avons et dont nous sommes responsables devant Dieu et le destin du monde, laïcs et religieux ensemble, face aux défis du Troisième Millénaire.
Le discours de Jean XXIII à l’ouverture du Concile Vatican II, Gaudet Mater Ecclesia, termine avec la question sur ce que l’Eglise peut offrir aux hommes : « Comme Pierre au pauvre qui lui demandait l’aumône, elle dit au genre humain opprimé par tant de difficultés : « De l’argent et de l’or, je n’en ai pas, mais ce que j’ai, je te le donne : au nom de Jésus Christ le Nazôréen, marche ! » C’est la force faible de l’Evangile : « lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort » (2 Co 12, 10), nous dit l’apôtre Paul. Il faut faire confiance à la force de l’Evangile ; c’est ce que nous pouvons donner à un monde opprimé par tant de difficultés. Face à la complexité du monde contemporain, nous nous rendons compte qu’il manque des réponses globales à toutes les questions. Cette pauvreté nous pousse à méditer à nouveau sur la valeur de la grande réponse, de notre réponse, de notre proposition, qui est l’Evangile. C’est ce que nous avons à donner au monde, comme le dit Pierre à l’infirme. C’est ce qui fait marcher l’homme. La transmission de l’Evangile, faite de personne à personne, c’est la plus grande circulation de dons qui puisse se produire entre les hommes. Ne pas avoir les réponses, toutes les réponses aux défis que nous pose le monde ne signifie pas être indifférents ou insensibles.
Voilà pourquoi – et je pense aux religieux et aux laïcs – la culture est importante. Le commandement du Seigneur demande d’aimer Dieu de tout son coeur, de tout son esprit et de toutes ses forces. Avons-nous réfléchi quelquefois sur ce que signifie l’esprit ? La culture – j’ose le dire – n’est pas un ensemble de réponses ; elle consiste à cultiver son esprit, à le rendre sensible et attentif à la complexité du monde contemporain. Autrement dit, la culture nous parle des autres, du monde ; elle nous rapproche des problèmes lointains, elle nous familiarise avec la complexité en même temps qu’elle nous offre un langage problématique, plus proche des choses et des hommes. Parfois, il ne suffit pas d’être présents et de voir ; il faut capter la profondeur des choses que nous voyons : la culture nous offre cette profondeur du regard. L’ignorance des Ecritures – disent les Pères de l’Eglise – est ignorance du Christ, mais l’ignorance de la culture est – j’ose le dire – ignorance des hommes. Cela ne veut pas dire être académiques, mais manifester de l’intérêt, lire des livres, discuter sur les problèmes qui ne nous affectent pas directement dans la vie quotidienne. Dans un monde complexe, la culture nous fait garder les pieds sur terre. Par ailleurs, l’information (et je me réfère ici aux journaux ou aux débats) nous rapproche de ce monde qui n’est pas sous nos yeux. Cela peut sembler ridicule, mais je crois que la Bible doit être dans une main et le journal dans l’autre, comme le disait le théologien protestant Karl Barth.
Les défis du monde contemporain se situent dans l’ordre de la complexité. Nous ne devons ni ne pouvons nous cacher derrière des simplifications, mais nous ne devons pas non plus avoir peur de la simplicité de l’Evangile. Etre simples, selon l’Evangile, ne signifie pas simplifier. La simplicité de l’Evangile doit se retrouver dans des hommes et des femmes sensibles, enrichis par ce sens de la profondeur qui vient de la culture, par cette sympathie qui émane du contact humain. Pour cela, tout en étant simples et faibles, nous ne devons pas avoir peur d’affronter des défis difficiles et complexes.
Le siècle le plus sécularisé de l’histoire, le 20e siècle, a connu une profondeur de foi qui émerge de la mémoire des nouveaux martyrs. C’est un héritage qui transmet quelque chose d’essentiel : la force faible de la foi. L’héritage du 20e siècle n’est pas seulement celui d’une fin de la chrétienté, de la culture paroissiale et d’un monde chrétien. Ce n’est pas ce qui reste après une longue usure et de nombreuses phases d’épuisement. Ce n’est pas l’héritage d’une ancienne famille noble en décadence, qui laisse un ancien palais comme musée de ce qu’elle a été, une propriété à conserver et une mémoire à cultiver avec un plaisir archéologique. Jean XXIII disait que l’Eglise n’est pas un musée. Elle est l’héritage d’une force qui a animé beaucoup de chrétiens. Elle est l’héritage d’une culture de l’amour qui est notre culture, celle que nous devons cultiver dans ces temps que nous sommes appelés à vivre.
Questions pour le travail de groupe :
Quel nouveau commencement faut-il mettre en œuvre dans la JMV et dans votre vie ?