Juan BELLIDO
1. En guise d’introduction : un défi
Au cours des minutes qui vont suivre, je vous parlerai d’un défi. Je ne découvre rien de nouveau si je commence par dire qu’il est possible d’être vincentien à n’importe quelle époque.
Dans son essence et dans son contenu, être vincentien est éternel, parce que l’amour de Dieu pour les pauvres et les exclus constitue le cœur même de l’Evangile et que « la charité ne passe jamais » (1 Co 13). Mais il est également vrai que face à de nouvelles réalités et à de nouveaux défis sociaux, les mêmes coutumes et les mêmes normes ne peuvent continuer d’être appliquées si l’on veut continuer à être vincentien.
S’il s’agit de parler de jeunes vincentiens, il est plus urgent de rendre actuel la façon d’être fidèle au message de Saint Vincent tout en tenant compte du fait que cette même fidélité nous oblige à être témoins de l’actualité et de ses défis.
Puisque je parlerai de la spiritualité du jeune marial et vincentien dans le monde d’aujourd’hui, je vous présenterai un défi paradoxal : le défi de chercher la juste interaction entre le permanent, le statique et l’éternel d’une part, et le nouveau, le dynamique et parfois l’urgent, d’autre part.
Le monde est en constante transformation ; ainsi nous savons mieux que jamais que le monde est divisé en deux quartiers : le quartier des personnes prospères qui représentent 17% de la population mondiale et le quartier où vit les 83% restants des habitants.
Nous savons d’autres choses sur ces deux quartiers : 95% des informations transmises par les moyens de communication à l’échelle mondiale parlent seulement de 17% de la population – celle qui vit dans le quartier prospère -. Ce qui est nouveau : les moyens de communication et le flux d’information ; ce qui est ancien et caduque : ils parlent presque toujours des mêmes personnes et des mêmes choses – des leurs -, rendant silencieuses la voix des 83% et la conscience des autres 17%.
Le paradoxe apparaît dans l’inversement des termes avec des yeux vincentiens, dans le fait que la nouveauté réside dans l’utilisation des moyens de communication comme instrument prophétique et que l’ancien devienne sage et utilise ces mêmes moyens pour agiter les consciences du quartier prospère et être la voix du reste.
Nous savons également que le monde est plus relié que jamais. Aujourd’hui, 9 août 2005, on réalise autant d’appels téléphoniques que celles faites tout au long de l’année 1983, mais cela n’empêche pas que la moitié de la population mondiale ne connaisse pas le téléphone. Sur l’île de Manhattan seulement – district de New York, aux Etats-Unis, il y autant d’ordinateurs et de téléphones que dans tout le continent africain.
Ce qui est nouveau et ce qui est caduque, si l’on regarde avec des yeux vincentiens : être reliés ne signifie pas être en relation…
Le monde est en constante transformation, disais-je, et ce n’est déjà plus ce qu’il était quand le jeune Vincent de Paul avait 15 ans (en 1595), ni celui que Louise de Marillac a connue en 1645.
Mais en même temps, dans son essence, la réflexion vincentienne aussi permanente et vieille qu’elle soit, ne cesse d’être actuelle ; ainsi Vincent – permettez-moi la familiarité d’omettre le « Saint »-, à ses 15 ans n’est pas très différent de certains adolescents d’aujourd’hui. Il écrit :
« Je me ressouviens qu’étant petit garçon, comme mon père me menait avec lui dans la ville, parce qu’il était mal habillé et un peu boiteux, j’avais honte d’aller avec lui et de le reconnaître pour mon père. O misérable ! » (SV XII, 432) Jusque-là, la même crise de valeurs que peuvent présenter beaucoup de jeunes avec lesquels nous travaillons dans la pastorale. Ceci dit, le regard de conversion qui lui fait écrire tout de suite « O misérable ! » ne peut pas nous échapper.
Ce qui est nouveau : aujourd’hui, nous savons donner un nom à ces attitudes d’adolescent ; en même temps, nous avons – ou nous devrions avoir – à notre disposition des disciplines comme la pédagogie, la psychologie et autres, et leurs applications à la catéchèse et à la pastorale juvénile, qui nous permettent d’orienter de façon évangélique et scientifique ces pensées pour qu’elles aboutissent à l’excuse « Malheur à moi ».
Ce qui serait intolérable, c’est que nous oubliions ces disciplines et les connaissances qu’elles nous apportent, - tout au moins aux leaders du mouvement-, et que cela nous conduise à abandonner, avec un regard à la fois nouveau et défaitiste, la cause des jeunes qui ont honte de leurs parents, de l’Eglise, de leur condition de chrétien, et même d’eux-mêmes.
Louise aussi, - permettez-moi d’omettre « de Marillac » par familiarité, à 51 ans, nous présente un modèle d’une furieuse actualité, alors qu’elle était doublement préoccupée par ses tâches humanitaires (comme nous les appellerions aujourd’hui) et par son fils rebelle, Miguel. Elle avait déjà entrevu la Compagnie et elle vivait en communauté avec les jeunes « Servantes des Pauvres » ; si elle avait pu résoudre la difficulté de s’organiser d’une façon nouvelle dans l’Eglise, il lui restait encore à chercher l’équilibre avec elle-même et avec ses obligations de mère.
Décidément, la solution pour résoudre les problèmes des fils devait être nouvelle : Louise et Vincent ont cherché une fiancée pour le jeune et inconséquent Miguel, mais l’essence est éternelle et en même temps actuelle : il faut apprendre à harmoniser la vie de famille et l’engagement envers les plus pauvres, sans que la première serve d’excuse pour abandonner le deuxième et vice-versa.
L’ancien et le nouveau… et le défi de discerner là-dessus selon le code de lecture de l’Evangile : (...) Personne non plus ne met du vin nouveau dans des outres vieilles ; autrement, le vin fera éclater les outres, et le vin est perdu aussi bien que les outres. Mais du vin nouveau dans des outres neuves ! (Marc, 2, 22-23).
2. Etre jeune, chrétien, laïc, marial et vincentien aujourd’hui :
Dans n’importe quelle époque, on peut être chrétien ; il suffit de lire Tertullien – premier écrivain chrétien de langue latine et Père de l’Eglise – quand il affirme que les chrétiens d’alors vivaient comme les autres hommes et femmes, mais avec un esprit nouveau : non pas l’esprit égocentrique du monde païen mais un esprit ouvert aux autres et au message de Jésus.
L’esprit nouveau auquel nous sommes appelés, nous les vincentiens, a une identité propre au sein de l’Eglise :
2.1 A la suite de Jésus de Nazareth et du sens qu’Il a donné à sa vie terrestre
A partir de cette optique, je définis la vie comme la valeur que chacun de nous donne à la création.
Le monde est à construire et chacun de nous est appelé à être en même temps constructeur et œuvre ; ainsi nos frères sont notre œuvre et nos constructeurs. C’est dans ce sens que nous avons été créés par Dieu. Je comprends donc la vie à partir de cette équation :
V= t x d
Dans laquelle:
V = vie = valeur que nous apportons à la création ;
t = le temps que nous passons sur cette planète. C’est le temps pendant lequel nous sommes réellement vivants.
d = densité d’utilisation temporelle, déterminée par l’effort que nous faisons pour que ce monde soit plus juste, plus plein d’amour, en définitive, plus semblable au monde que Dieu a conçu pour nous.
Cela nous situe face aux questions suivantes : que veux-tu obtenir ? Pourquoi et dans quel but vaut-il la peine de lutter ? Les réponses se trouvent en Jésus et dans son message d’une Nouvelle Humanité.
2.2. Marie, modèle parfait du disciple du Seigneur.
A mon avis, le JMV doit avoir Marie comme modèle de vertus à suivre ; il est évident qu’il ne doit pas taire sa force joyeuse de passion solidaire vis-à-vis de ses frères sous le manteau passif de la vénération et du culte. De cela témoigne l’hymne de louange de la Vierge, le Magnificat.
Evidemment, la Vierge Marie qui me semble compatible avec sa propre histoire et avec celle de son Fils, est plus proche de la femme capable de dénoncer et d’annoncer que de l’image aimable, douce et pieuse qui semble presque oublier le ton libérateur de son Fils.
Paul VI écrit dans la Marialis Cultus, # 37 : « Marie de Nazareth, tout en étant totalement abandonnée à la volonté du Seigneur, ne fut pas du tout une femme passivement soumise ou d'une religiosité aliénante, mais la femme qui ne craignit pas de proclamer que Dieu est celui qui relève les humbles et les opprimés et renverse de leur trône les puissants du monde (cf. Lc 1, 51-53). » Et il poursuit : « … la figure de la Vierge ne déçoit aucune des attentes profondes des hommes de notre temps, et leur offre un modèle achevé du disciple du Seigneur: artisan de la cité terrestre et temporelle, mais pèlerin qui se hâte vers la cité céleste et éternelle ; promoteur de la justice qui délivre l'opprimé et de la charité qui porte secours aux nécessiteux. »
En faisant appel à Marie, à la profondeur de sa foi exprimée dans les paroles du Magnificat, nous vincentiens, nous sommes appelés à comprendre qu’il n’est pas possible de séparer le cheminement à la suite de Jésus de la manifestation de son amour préférentiel pour les pauvres et les humbles.
Les exhortations apostoliques Marialis Cultus et Redemptoris Mater rentrent donc dans l’ensemble de textes qui considèrent le Magnificat comme un cantique de transformation prophétique et libératrice : « Il a déployé la force de son bras, il a dispersé les hommes au cœur superbe. Il a renversé les potentats de leurs trônes et élevé les humbles, il a comblé de biens les affamés et renvoyé les riches les mains vides » (Lc.1, 51-53).
Je développerai maintenant le troisième aspect de l’identité du JMV. Je pense qu’il doit consister à s’abreuver à la source ; il s’agit d’interpréter la personne et l’action de Saint Vincent en les replaçant dans leur contexte et en exerçant son regard dans l’actualité.
2.3. Vincent de Paul, modèle dans la pratique quotidienne de la justice sociale.
Nous savons que nous sommes loin d’avoir trouvé un type de société dans laquelle tous peuvent manger trois fois par jour, ce qui est le moindre qu’on puisse de demander pour qu’une société soit considérée comme juste. C’est là la principale préoccupation que nous pouvons avoir en tant que vincentiens.
A mon avis, nous devons travailler sur deux fronts, depuis la pastorale juvénile vincentienne, afin que cette priorité soit réellement assumée avec un esprit évangélique :
* Lutter contre la peur des pauvres :
Le pauvre, c’est celui qui n’a pas de fortune, qui vit exclus et qui, dans certains cas, n’est même pas vu de ses semblables. La phobie consiste en un rejet insurmontable que nous éprouvons pour quelque chose. Ainsi, la peur des pauvres est le rejet de celui qui n’a rien à offrir en retour.
Les sociétés dites industrialisées définissent le progrès par la loi du marché selon laquelle tout s’achète et tout se vend ; elles peuvent tomber dans le péché de faire un bilan de résultat à propos des êtres humains aussi et de croire que la personne qui vaut le plus est celle qui peut offrir beaucoup du point de vue financier et personnel.
Ce modèle de progrès, vicieux, injuste et aliénant, s’infiltre dans tous les coins de la planète et fait qu’on oublie et condamne les petits, les sans voix ; du même coup, il tue à la racine la possibilité de trouver des leaders charismatiques qui aident à conduire leurs peuples vers des chemins plus justes et plus conformes à l’Evangile.
La plus grande force de ce monde est la plus petite : la force atomique. Cette métaphore m’invite à croire que les plus petites actions sont celles qui contribuent à l’émergence d’un nouveau modèle de progrès. C’est ainsi que de la créativité de l’étudiant Muhammad Yunus est née au Bangladesh, au début des années 80, la Banque Graneen des pauvres, lorsqu’il a prêté 30 dollars à une femme qui confectionnait des tabourets en bambou. Cette somme lui permettait d’acheter le bambou avec ses propres moyens et de se libérer ainsi des abus d’un prêteur sur gages qui l’obligeait à lui vendre le tabouret à très bas prix.
L’initiative est née du sentiment de honte de Yunus à l’idée qu’il ne prêterait pas ces 30 dollars à sa voisine parce qu’elle n’avait pas de garanties et qu’il n’était pas sûr qu’elle les lui rendrait. Aujourd’hui, l’idée d’une Banque qui prête de petites sommes d’argent, sans intérêt, à des personnes sans ressources a inspiré des institutions du même genre dans plus de quarante pays dont les Etats-Unis, la Malaisie, les Philippines, le Guatemala et le Chili.
D’un point de vue personnel, cette idée de la peur des pauvres peut se glisser dans nos vies sans que nous nous en rendions compte, et déterminer qui sont nos amis, nos partenaires, nos frères de communauté, les destinataires de nos catéchèses… et rien de plus éloigné de l’enseignement de Saint Vincent. Nous devons établir des itinéraires qui permettent aux jeunes de développer leur esprit critique afin de construire un nouveau modèle de promotion humaine.
* Eduquer pour compter et non pour être compté :
Je crois que l’esprit vincentien naît et se développe à partir d’un laïcat capable d’avoir comme priorité la dignité de la personne humaine, convaincu du fait que l’homme et la femme valent pour ce qu’ils sont et non pour ce qu’ils ont.
Il ne suffit donc pas que les laïcs comptent ; il leur faut compter, opiner, créer des débats et de la réflexion, autour des questions comme :
3. Façon d’être laïc aujourd’hui : relation avec les autres membres de l’Eglise.
Je représenterai sous forme de graphique le modèle selon lequel le jeune laïc doit entrer en relation avec les autres membres de l’Eglise : prêtres, religieuses, hiérarchie, autres frères, etc.
Ces deux premiers modèles sont ceux selon lesquels nous, les laïcs, sommes entrés en relation avec la hiérarchie ecclésiale et avec les « consacrés » tout au long de l’histoire mais pas à toutes les époques. C’est un modèle qui part de la façon dont la connaissance théologale et la réflexion sur la Vérité se sont distribuées.
Pour montrer que cela n’est pas souhaitable, je me baserai sur les mots de celui qui était alors le Professeur Ratzinger, dans son livre El nuevo pueblo de Dios (Le nouveau peuple de Dieu), écrit en allemand en 1969 et traduit à l’espagnol en 1972 par l’Editorial Herder, Barcelone ; il nous dit que l’ « office » chrétien n’est pas un héritage ou une dérivation du sacerdoce de l’ancienne loi, sinon une dérivation du Christ même :
« Le Christ n’était pas un prêtre mais un laïc. Du point de vue de l’israélite, il ne possédait aucun « office » juridiquement. Cependant, le Christ ne s’est pas considéré comme l’interprète des désirs et des espérances humaines, comme une voix du peuple, comme son mandataire secret ou public ; il ne s’est pas non plus considéré à partir du bas, disons dans une perspective démocratique. Il s’est plutôt présenté aux hommes comme la nécessité d’un commandement divin clairement défini, avec autorité et comme ayant reçu sa mission d’en haut, comme celui que le Père a envoyé » (p. 123).
Cet autre modèle est celui qu’à mon avis nous demandons à l’Eglise aujourd’hui, avec la seule intention, non pas de partager le pouvoir mais d’assumer des responsabilités, d’apporter des solutions créatives à des problèmes endémiques et à tant d’autres sujets sur lesquels nous devons travailler pour rendre réel le projet de Dieu.
Ce modèle pose de sérieuses questions d’ordre théologique et de fond. Pour illustrer la réflexion, je citerai à nouveau Ratzinger dans le même livre ; il présente certaines interrogations sur ce que sera l’attitude du chrétien face à l’Eglise : de critique (par amour de la pureté de l’Eglise), d’obéissance silencieuse (en raison de sa mission divine) ou autre ? :
« Ce n’est pas par hasard que les grands saints n’ont pas eu à lutter seulement contre le monde, sinon contre l’Eglise même, contre la tentation de l’Eglise de devenir mondaine ; ils ont eu à souffrir sous l’autorité de l’Eglise et dans l’Eglise ; un François d’Assise, un Ignace de Loyola…. Il n’a pas cédé d’un pouce ni dans sa mission ni dans son obéissance à l’Eglise. Cependant, la vraie obéissance n’est pas celle des flatteurs (appelés « faux prophètes » dans l’A.T.) qui évitent toute confrontation et placent leur commodité au-dessus de tout… Aujourd’hui (et en tous temps), l’Eglise n’a pas besoin de panégyristes de ce qui existe, sinon d’hommes chez qui l’humilité et l’obéissance ne sont pas moins forts que la passion pour la vérité ; des hommes qui témoignent en dépit de toute méconnaissance et de toute attaque ; en un mot, des hommes qui aiment l’Eglise plus que la commodité et l’intangibilité de leur destin » (p. 290).
Je vous présenterai maintenant quatre défis éducatifs qui, à mon avis, peuvent nous aider à faire que le jeune assimile, tout au long du processus de formation, les dimensions de notre identité décrites plus haut.
Pour cela, nous ne devons pas oublier que nous éduquons dans la foi des personnes qui vivront leur foi de façon collective ou communautaire, mais qui devront prendre des décisions libres, cohérentes et individuelles qui marqueront et définiront leur façon de vivre, la valeur qu’ils apporteront à la Création.
4. Défis pour la formation dans la JMV
*Eduquer à la créativité
Faisons une expérience parmi ceux qui sont ici présents. Vous aurez quatre secondes pour dessiner ce que je vous dirai. Préparez une feuille de papier et une plume. Rappelez-vous que vous aurez seulement quatre secondes à partir du moment où je donnerai la consigne. Maintenant, commencez à dessiner en quatre secondes… “une fleur”...
Ca suffit… passez-moi maintenant les papiers….
Rappelons qu’il y a une minute j’ai décrit la vie comme la valeur que nous apportons à la création. Notre nouveau monde a besoin de solutions nouvelles au tout au moins de solutions créatives.
Voyons ce qui est arrivé et ce que nous pouvons dire de la créativité, en relation avec la pensée unique…
Je l’expliquerai à travers un conte :
On raconte qu’un matin, un père conduisait pour la première fois sa fille à l’école. Le visage de l’enfant exprimait la joie de commencer une nouvelle étape de sa vie, bien que celle-ci pouvait seulement deviner qu’elle était très contente ; elle disait en chemin :
- Bien. J’irai à l’école et je découvrirai ma salle de classe.
En arrivant au collège, une gardienne sévère lui dit en lui indiquant de l’index le plus droit que personne n’ait jamais vu :
- Voici ta classe.
La petite fille arriva jusqu’à la porte en pensant :
-Bien. Maintenant il y aura des tables de différentes couleurs, je m’assiérai où je voudrai et…
Et le professeur lui dit :
- Voici ton pupitre.
L’enfant, tout attentive, écouta la consigne que donnait la maîtresse :
- Aujourd’hui nous dessinerons….
Et l’esprit de l’enfant se mit à courir plus vite que ses oreilles et elle pensait dessiner des tigres, des dragons, des princesses, de belles mers et des plantes aux couleurs inexistantes.
- Aujourd’hui, nous dessinerons une fleur, continua la maîtresse.
- Bien!! cria spontanément la fillette imaginant une fleur aux couleurs multiples et avec des pétales aux formes géométriques jusque là inconnues des êtres humains.
La maîtresse s’approcha discrètement de la fillette et sans lui laisser le temps de poser le crayon sur le papier, elle lui dit gentiment :
- Regarde… Les fleurs se dessinent comme cela.
Et la fillette… n’utilisa plus jamais sa créativité pour imaginer des fleurs.
Il est important que dans la JMV, nous éduquions sans tuer la créativité, en étant attentifs au fait que ces excès conduisent à la pensée unique, à la globalisation des solutions uniques et à la mort de la dissidence qui rend possible la transformation créative du monde selon la perspective de l’Evangile.
Certains mouvements, par exemple, qui travaillent avec des communautés marginalisées, utilisent la musique, le théâtre, le cirque, le sport et la création d’un journal local, comme moyen d’éducation et de réinsertion.
*Eduquer à la prière proactive et à la contemplation dans l’action
Il est évident que seul celui qui est capable d’écouter les sanglots du monde et de les interpréter comme des sanglots divins pourra réaliser le projet de Dieu sur le monde. C’est la définition de la prière proactive, c’est une prière qui incite à faire quelque chose pour rendre plus réel le plan salvifique de Dieu.
En même temps, au milieu des occupations quotidiennes des hommes, nous devons enseigner à rencontrer Dieu, en tenant compte du fait que Dieu parle toujours à travers les hommes, ses amis, et parfois à travers ses ennemis aussi. (GS 44,3). Il s’agit donc de lire la vie avec les yeux de la foi, comme s’il s’agissait de lunettes et l’important… arrive quand nous sommes capables d’oublier que nous les portons.
Voilà le défi du mariage de l’action et de la réflexion priante. Je pourrais réfléchir, par exemple, sur le fait que je sois avec vous aujourd’hui. J’ai beaucoup hésité avant de savoir si je devais accepter la responsabilité et la demande de partager ma vision avec vous, mais j’ai surtout prié… Et je souhaite que chacune des paroles que je prononce ne soit pas seulement le fruit de ma rationalité, sinon, dans la mesure du possible, de ma spiritualité. En fin de compte, nous ne sommes pas des êtres corporels dotés d’esprit, sinon des esprits revêtus de corporalité.
*Eduquer au sentiment d’appartenance
La présence associative des croyants dans la société est une urgence et dans notre association une réalité à ne pas négliger.
Les jeunes vincentiens doivent avoir des outils personnels suffisants pour comprendre, purifier et participer aux processus sociaux selon un critère évangélique et avec leadership.
Il faut continuer à éduquer pour que les croyants aient une présence active et aident à résoudre les grands problèmes de la société.
Tout cela, en tenant compte du fait qu’on ne peut servir Dieu sans servir les hommes, et qu’on ne peut rendre présent l’évangile dans la société sans passer par les consciences. Conscience et liberté sont les deux pôles qui devraient orienter une action responsable face aux problèmes du monde et à l’intérieur de l’Eglise même.
L’association multiplie l’effet de l’individualité et rend possible la formule 1+1=3, étant donné que l’effort individuel s’ajoute à l’effet de la collectivité.
A titre d’exemple, je ferai un commentaire sur la PSPD (People’s Solidarity for Participatory Democracy), groupe impartial, sans but lucratif, qui a pour finalité de contribuer au développement d’une société démocratique et légitime. Ses fondateurs, originaires de la Corée du Sud, étaient unis par une intention commune qu’ils appelaient « l’esprit civil bénévole » et qui consistait à freiner les abus du gouvernement et des entreprises.
La philosophie de fond complète les fonctions limitées des ONG qui, dans la Corée des années 90, distribuaient uniquement les rentrées de la richesse nationale.
Je crois que ce défi dans la JMV implique l’utilisation de la potentialité collective de l’association, puissance qui vient de son existence même. Dans cette ligne d’idée, les nouvelles technologies sont sans aucun doute un outil de grande valeur au service de l’évangile.
*Eduquer pour vivre la foi en tant que micro Eglise.
Bien que l’idéal soit de vivre la foi au sein d’une communauté et dans un contexte social dans lequel la liberté religieuse puisse se développer naturellement, il est également vrai que cela n’est pas aussi facile dans beaucoup de circonstances et de lieux de la planète.
Cela est évident dans les pays dans lesquels on souffre et on est persécuté pour des raisons religieuses. Et dans celles où la société laïciste rend difficile l’affirmation ouverte de son identité chrétienne, là où il est difficile de trouver une communauté vincentienne de référence où vivre la foi en dehors de la communauté ecclésiale réunie autour de la table le dimanche, il est nécessaire d’avoir une foi personnelle solide.
Dans tous les contextes, le JMV doit prendre des décisions personnelles au sein de la famille, dans son environnement social ; cela l’amènera à devoir discerner, dans l’isolement parfois, ce que Dieu attend de lui. J’appelle également cela une « micro église ».
C’est le cas dans le lieu de travail, dans l’environnement d’étude, dans le contexte des familles qui s’opposent à la croyance des enfants, et dans tant d’autres situations où le fait d’être chrétien suppose qu’on soit une micro Eglise. Je crois qu’il est important d’éduquer en tant que micro Eglise avec le souci de partager en tant que macro Eglise locale ou universelle.
Que chaque chrétien se considère comme une micro Eglise suppose que tout l’évangile lui est donné comme une grâce, en même temps qu’il est chargé de continuer d’être Eglise dans le monde.
Je considère, par exemple, l’étonnante décision de Sara Bandauf d’abandonner la direction de la multinationale Nokia et tous les « avantages » financiers et de pouvoir que cela implique pour consacrer tout son savoir et son expérience à une fondation d’éducation de jeunes sans but lucratif. Ou celle de la missionnaire chrétienne en Inde qui, après avoir perdu son mari et ses deux fils assassinés par les membres de l’ethnie qu’ils aidaient dans un centre d’accueil pour lépreux, a décidé de continuer à travailler pour ces mêmes pauvres ; son dévouement silencieux est considéré aujourd’hui comme un exemple de pardon et de miséricorde chrétienne.
J’affirme déjà que l’idéal est d’avoir une communauté de référence, mais là où la communauté n’est pas présente et face aux décisions à prendre tout seul, l’entraînement de nos jeunes doit se faire d’un point de vue personnaliste de micro Eglise, pour que l’individu ait les ressources suffisantes pour se servir de la prière proactive qui le pousse à agir en conscience et liberté d’esprit, dans la fidélité au message du salut.
Je termine comme j’ai commencé : en tous temps, on peut être vincentien, et j’ajoute : de plus, toutes les époques en ont besoin. Celle-ci aussi.
Paris, le 9 août 2005.